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Chapitre 1 : LE DEFI

 

Un soleil radieux s’exprime dans un ciel estival. Dans l’aquarelle qu’il dépeint, les oiseaux batifolent dans cet azur flamboyant. Tournoyant, se pourchassant et effectuant des arcs de cercle, ces petits êtres plumés nous offrent gracieusement un ballet majestueux et un moment d’apaisement visuel intense. Les arbres qui les contemplent au dessus paraîtraient presque à les applaudir. Certains d’entre eux concèdent volontiers quelque unes de leurs branches en guise de loge.

Dans ce décor paisible, se côtoient également d’autres créatures tout aussi plaisantes. Des lapins joueurs, qui sautillent épisodiquement dans le touffu herbage, un vieux cheval, courbé par les ages, qui s’ennuie dans un pré boueux, des papillons qui virevoltent ça et la au gré de leurs petites ailes fragiles, dans un doux calme rural …

 

Calme qui risque fortement d’être perturbé par la construction humaine qui s’impose dans cette peinture. C’est une école, plus précisément un collège. La fin de la journée scolaire approche, et le vacarme que provoquera une nuée d’enfants s’échappant d’une pression quasi quotidienne, troublera quelque peu et définitivement cette fresque. Cependant, un papillon blanc, ambassadeur de liberté, se risque au péril de sa vie éphémère, à venir se poser sur un des nombreux rebords de fenêtre du bâtiment. Personne ne le remarque, pas plus que le garçon qui, tête posée dans la paume de la main, les yeux fixant au dehors, se perd dans de bucoliques rêveries.

Un petit choc à la tête le sort de sa semi-léthargie. Le coupable est une petite boule de papier lancée par un de ses camarades.

« Eh ! Darlann, t’es parmi nous ? » ajoute-t-il ironiquement.

« Oui … qu’est-ce qu’il y a ? » grommelle le garçon en retour.

« C’est c’soir qu’on y va … »

« T’es sur ? J’le sens pas aujourd’hui »

« Tu vas pas te dégonfler maintenant … »

« Ouais …, intervient le gamin de derrière, si tu veux ton EXP (1), mec … »

« Mille points pour un objet très rare, rajoute son voisin »

« Vous inquiétez pas alors, conclut Darlann, j’aurai de quoi vous faire pâlir de jalousie »

 

Le petit défi que se sont lancé ces quatre garnements, est un défi de jeu de rôles. Ils gagnent des points d’expérience en réussissant des « missions » soi-disant périlleuses mais, somme toute, puériles. Ce soir, ils vont essayer d’acquérir, deux d’entre eux principalement, un certain nombre de points en effectuant une opération précise. Aujourd’hui c’est « le défi de la maison hantée », les concurrents de l’exploit doivent ramener un objet plus ou moins rare d’une maison abandonnée, oubliée du temps.

Celle qui servira de temple de jeu est la vieille maison de maître du vieux fou, comme on le surnommait dans le village. Un vieux bourgeois du nom de Cardighan y a fini ses jours. Il ne côtoyait personne et n’avait plus de famille, pensait-on au regard de l’état d’abandon avancé de la bicoque. Sa sinistre silhouette vous menace de ses fenêtres caverneuses aux carreaux brisés et coupants, son porche belliqueux vous dévore l’âme, et des lichens lacèrent les murs ensanglantés de briques fanées. Un vieux chêne lépreux et voûté semble vous accueillir sournoisement par sa répugnante révérence. Un mur trapu de deux mètres de haut emprisonne le domaine laissant apparaître en guise de mâchoire deux énormes et funèbres herses noirâtres, crénelées de pics acérés. L’endroit idéal. Oublié.

 

(1)           EXP : expérience

Dès la sortie de l’école, les quatre copains, pour occuper le trajet, s’enivrent mutuellement de dialogues combatifs et héroïques. Pendant qu’ils entament l’allée schisteuse qui mène à leur donjon, de sinistres corbeaux ébènes apparaissent soudainement au dessus de leur tête, et, dans leurs déplacements aériens hasardeux, croassent leurs avertissements. Les jeunes humains marquent un temps d’arrêt, surpris par cet avènement saisissant.

Un des lugubres volatiles vient même se poser à quelques mètres au devant sur le chemin, puis, après quelques piaillements du sol, pivote la tête quelques secondes dans leur direction et, d’un regard hostile semblant les menacer, repart de deux coups d’ailes vers la bâtisse rejoindre sa meute. Cet événement n’a que plus d’effet de commenter et doper leur valeureuse épopée.

Le vent s’est invité aux festivités. Il bouscule inlassablement le vieux chêne, et fait tournoyer quelques herbes et feuilles jonchées sur le sol. Il agresse parfois les vieilles herses entrebâillées qui expriment leur souffrance dans un râle strident. L’atmosphère s’alourdit un peu plus. Il se permet également de fouetter leur visage afin de tester leur bravoure, et chahute leurs cheveux et leurs vêtements. Un des gamins s’exprime.

« Bon les gars, à vous de jouer … »

Après un rapide échange de sourire narquois, Darlann et Nicolas s’engouffrent dans l’antre sinistre de leur terrain de jeu. Ils ont tous les deux une quinzaine d’années, comme leurs deux camarades restés sur le seuil du domaine. Darlann, cheveux blonds, yeux noisette, est de caractère plus volontaire, il s’affirme courageux et tient à le démontrer, malgré une crainte gênante et envahissante de chaque instant. De parents divorcés, il a développé une confiance en soi bien personnelle et une légère impulsivité, qui lui ont valu à maintes reprises de se heurter à un bon nombre d’altercations. Nicolas, quant à lui, est blond aussi mais ses yeux sont proches de l’azur. Il est introverti mais disponible, un paradoxe de caractère qui le fait souvent douter et s’égarer dans ses choix. Il est né de parents modestes, humbles évidemment.

Les deux adolescents avancent avec anxiété sur l’allée abandonnée et recouverte par endroits d’herbes sauvages, et jettent par moments un regard fébrile vers leurs camarades, qui, dans leurs excitations d’incitateurs diaboliques, leurs font signe de continuer.

Arrivés sur le perron, ils marquent un temps d’arrêt.

« Tu prends l’étage ou le rez-de-chaussée ? » interroge courtoisement Darlann.

« Ça m’est égal, du moment que je trouve »

« Ok, je reste en bas, visite les chambres, c’est peut être le meilleur endroit »

«  Monsieur est trop bon » ironise Nicolas.

Et ils s’introduisent dans le château après avoir salué de la main leurs camarades restés à la grille.

 

L’endroit est poussiéreux et tapissé de toiles d’araignées effilochées. Une odeur âpre plane sournoisement dans l’ensemble des pièces, acidifiant l’oxygène encore présent. Des tableaux de peintures blêmes ornent les murs du hall. Un lustre colossal d’une autre époque s’impose comme maître d’hôtel, cependant, lui aussi, est recouvert d’un linceul toilée. Pour accompagner ce chef d’orchestre lumineux, des appliques murales cuivrées sont éparpillées un peu partout, faisant de ces lieux un concert étincelant, si électricité il y avait. Seul le jour reste le chef électricien du secteur. Les deux camarades se lancent amicalement un regard méfiant. Le doute les envahit. Ils voudraient courir, s’échapper de cet endroit morbide, mais la détermination, saupoudrée de fierté, de leur venue les font poursuivre, et ils se séparent.

Le craquellement du bois des marches de l’escalier sous le poids de Nicolas, accentue considérablement l’ambiance morne et pesante. A pas de loup, il effectue sa progression, scrutant sans cesse le premier étage. Il ne s’étonnerait presque pas de voir surgir devant lui quelque chose ou quelqu’un. Son imagination l’encourage mais sa peur l’en dissuade.

Les bruits se sont interrompus, il est sur le palier. Sans mauvaises surprises.

L’étage est aussi austère que le rez-de-chaussée. Un couloir lugubre s’imbrique perpendiculairement à la montée des marches. Il propose cinq chambres. Une de chaque coté de l’escalier et trois qui leur font face. Une moquette épaisse et grenat recouvre totalement le sol. Les mêmes appliques cuivrées et noircies habillent les murs blafards et décolorés. La lumière du jour, à cette heure ci, pénètre encore grâce à deux minuscules fenêtres réparties de chaque coté du conduit, ce qui n’empêche guère Nicolas de plisser les yeux afin de mieux distinguer les inscriptions peintes sur les portes. Ce sont plutôt des dessins, des blasons.

Inconsidérément, mais impressionné, il ouvre celle plantée devant lui. Elle est ornée d’une peinture représentant un écusson de couleur rouge et blanc pourvu d’une tête de lion en son centre. Un sourire se dessine sur son visage à la pensée des trésors cachés qu’il va découvrir et emporter. Les grincements du pêne agressant la gâche ainsi que celui des faibles gonds, font penser qu’ils n’ont pas été dérangés depuis des siècles. Ses yeux s’écarquillent, la pièce est entièrement vide. Il y pénètre pour s’en convaincre mais, hormis la frêle fenêtre, rien n’est présent, ni meuble, ni vêtement, ni quoi que ce soit. Il s’étonne étrangement au manque de réussite qu’il a eu à choisir celle la. Peu importe, il aime le jeu, il y en a d’autres.

 

Darlann quant à lui, de son coté, après avoir traversé le sinistre couloir qui s’agrafe à gauche de l’escalier, pénètre dans ce qu’on a plus familièrement l’habitude de nommée la cuisine. Elle est sale. Très sale même. Abandonnée elle aussi. Des écuelles et des casseroles jonchent un évier mat de poussière et de gras. Une table de travail trône au milieu de la salle, recouverte elle aussi d’ustensiles divers et variés qui n’ont pas servi depuis des années.

L’odeur est à peine supportable. Un sentiment de dégoût fronce le nez du jeune garçon.

« C’était un vrai porc ce vieux » accuse t-il. En se détournant de ce capharnaüm, ses yeux échouent sur une petite porte d’un vert bouteille plutôt grossier. D’ailleurs la porte et tout le bâti sont d’architecture tout aussi grossière, ce qui ajoute un cachet plus morbide à cet endroit. Sa curiosité et son envie de quitter cette déchetterie, le pousse à l’entrouvrir.

L’air ambiant varie. Le précèdent dégoût fait place à l’humidité bien connue des caves. Car c’est d’une cave dont il s’agit, au premier abord. Un escalier de pierres érodées et grisâtres s’enfonce en colimaçon dans les profondeurs. La moiteur des murs assombrit le climat des lieux. L’électricité n’est pas encore venue coloniser ce passage archaïque, mais des torches sont suspendues à intervalles réguliers, et paradoxalement, elles sont toutes allumées.

Darlann s’en étonne, voire se terrorise à l’idée de faire une mauvaise rencontre. Il s’aperçoit de plus qu’elles ne se consument pas. Cela a pour effet d’augmenter de quelques degrés son état d’anxiété. Sa curiosité pubère et maladive l’aspire au fond du trou. Courageux mais pas téméraire, il retourne en cuisine cependant, chercher un quelconque objet contondant afin de servir de moyen de défense au cas où. Le seul ustensile convenable et maniable qu’il trouve est une grosse louche en métal, d’ailleurs il n’y avait aucun autre couvert.

Il retourne ainsi dans le conduit et, à pas de loup, entame courageusement sa descente.

 

Nicolas sort de la dernière chambre, il n’y a absolument rien à cet étage. Il peste son manque de chance et son temps perdu. Notre aventurier s’apprête à regagner l’escalier quand soudain il aperçoit, adossé au mur, un bâton, une sorte de canne sertie d’un petit globe blanchâtre en guide de pommeau. Il s’étonne de ne pas y avoir fait attention auparavant. Le jeune homme s’en saisit, le distingue de plus près, et se dit que finalement, comme trésor, c’est parfait. Elle devait appartenir au maître des lieux, ce qui en fait un trésor d’expérience assez conséquent. La satisfaction du travail accompli, certes chanceux, il chancelle dans l’escalier, se délectant de la tête que fera Darlann en voyant son trophée.

« Darlann … ? » interroge t’il une fois atterri sur le carrelage du rez-de-chaussée, mais aucune réponse ne lui vient en retour. Il scrute les pièces assujetties à l’escalier, et se dirige prudemment vers la cuisine. En arrivant, Nicolas marque un temps d’arrêt, le même dégoût le révulse devant ce spectacle. Il pose son regard çà et là sur les différentes immondices, et distingue à son tour la petite porte verte, cette fois ci entrebâillée. Le jeune garçon la brusque

un peu de la main et tend l’oreille. Il s’avance sur le bord de l’escalier pierreux et réitère son appel, cette fois plus incisif.

« Darlann … ? »

« Ouais Nico, je suis en bas, viens voir … »

Rassuré, Nicolas s’engouffre dans l’escalier abyssal avec toutefois une certaine précaution.

 

« C’est quoi cet endroit ? Une chapelle ? »

« J’en sais rien, acquiesce Darlann, mais ça ne doit pas en être loin »

Les mêmes briques moites de l’escalier tapissent entièrement la salle, des grands chandeliers sur pieds, exhibant de gros cierges flamboyants, y sont disposés un peu partout. Cinq imposantes colonnes s’exposent magistralement en arc de cercle, affichant chacune un blason, éclairé par une torche accrochée au dessus. Au centre, un petit autel surélevé, style chevalet, de marbre blanc, présente un grimoire poussiéreux que s’efforce vainement d’ouvrir Darlann.

« J’ai vu les mêmes dessins sur les portes à l’étage » intervient Nicolas en montrant du doigt les différents boucliers.

« C’était peut être un collectionneur d’antiquités, l’vieux, ironise Darlann, tu as trouvé quelque chose en haut ? »

« Regarde, un magnifique sceptre … mission remplie. On est à égalité avec ce bouquin »

« Tu parles, pas moyen de l’ouvrir ni de le décoller de là »

Nicolas s’approche et en se penchant souffle sur la poussière déposée sur la reliure, une inscription se révèle. Darlann l’énonce.

« Tout mage de la lumière possède dans sa foi la dévotion de Nature sa bienfaitrice »

« C’est une énigme? » ajoute t’il

« Attend, laisse moi voir »

Nicolas s’avance, le bâton à la main, et machinalement répète la phrase, espérant l’aider dans sa réflexion.

« Tout mage de la lumière possède dans sa foi la dévotion de Nature sa bienfaitrice »

Soudain, le pommeau de la canne se met à scintiller. Avec étonnement, ils le regardent tous les deux et ont un mouvement de recul lorsque le livre se met à s’ouvrir lentement. Ils ont une longue hésitation avant de s’en approcher de nouveau. Nicolas se sentant attiré, se permet d’entamer la lecture de la première page à haute voix.

« Bienvenue jeune Nicolas, je suis Sancta Libri, l’esprit du grimoire. Tu m’as ouvert grâce au bâton Sydéris, puissance des étoiles, tu es donc celui que j’attendais, être de lumière ». Il marque un temps d’arrêt.

« C’est incroyable, le livre me parle … »

« Continue, s’impatiente Darlann tout excité, continue … »

« Tu seras, j’en suis sûr, le grand mage qui rétablira la paix et la sérénité dans tout le royaume. Darlann, ton fidèle et ami paladin, t’aidera dans cette mission »

« Je suis un mage …, » s’interrompt-il soudainement

« Et moi chevalier … incroyable »

Euphorique, il reprend la lecture.

« Va … Pars accomplir ton destin … et pendant que je me referme, prononce ces trois mots à haute voix … factum post murus … »

Ils restent un bon moment pantois, hébétés, essayant chaotiquement d’ingurgiter ce qui vient de se passer. Pour des aventuriers de jeu de rôles, ils ont été servis en ce qui concerne les péripéties chevaleresques. L’un et l’autre voudraient commenter mais l’émotion trop forte leur coupe tout effet. Tout à coup, les faisant sortir de leur torpeur, le grimoire entame sa molle fermeture. Nicolas réagit instinctivement en levant le bâton et crie au hasard :

« factum … post … murus … »

 

Derrière eux, la paroi commence à s’effriter, elle tremble dans un grondement assourdissant. Elle agresse ses joints qui s’émiettent sur le sol, saupoudrant l’atmosphère déjà très chargée. Une partie des briques se sépare et pivote dans leur direction, pour laisser apparaître un nouveau passage, plus sombre. Les deux garçons se regardent un instant, étonnés, et n’écoutant que leur courage et surtout leur curiosité, se saisissent respectivement d’une torche et empruntent le conduit précautionneusement.

Une fois à l’intérieur, leurs flambeaux éclairent timidement la voûte caverneuse, laissant apparaître par épisodes des gouttes d’eau noircies perlant des murs corrompus. Après quelques pas, le grondement reprend et le mur se referme. Ils courent dans sa direction et pour l’en empêcher, font levier avec leur corps, mais rien n’y fait, il est scellé.

La peur s’est installée dans leur esprit. Nicolas, levant Syderis une nouvelle fois, récite à haute voix l’incantation, mais ses paroles restent vaines.

 

Trop tard, ils ne peuvent pas revenir.

 

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